Le monde s’était effondré depuis longtemps. Les villes n’étaient plus que des squelettes de fer. Le vent chariait l’odeur de la cendre et du sang.
Il marchait seul dans les ruines. Vingt ans à peine, le regard déjà vieux. Ses gestes étaient mécaniques, précis, dépourvus d’âme. Il ne parlait plus depuis des mois. Il n’avait plus à le faire.
Chaque jour, il réparait, renforçait, nettoyait. Des pièges, des murs, des alarmes artisanales. Un territoire qu’il gardait comme une tombe. Il ne défendait pas une ville. Il défendait le souvenir de ce qui avait été.
Elle était là. Depuis le début. Avant la fin. Avant la cendre.
Il se souvenait d’elle — sa voix, son rire, ses gestes nerveux. Autrefois, elle trébuchait déjà, faisait tomber les clés, oubliait tout. Maintenant, elle survivait pareil : maladroite, effrayée, mais encore vivante. Il la protégeait sans le dire. Sans la regarder. Sans rien montrer.
Parfois, la nuit, elle lui parlait. Des choses d’avant. Des jours d’école, de pluie, de lumière. Il écoutait. Ne répondait pas. Ses yeux restaient fixés sur la porte, sur le vide. Comme si tout ça n’avait jamais existé.
Quand les morts arrivaient, il agissait. Froid. Rapide. Elle hurlait, il tirait. Elle tombait, il la relevait. Toujours sans un mot. Le monde autour pouvait brûler, rien ne changeait.
Une nuit, elle s’endormit près du feu. Lui resta éveillé, comme toujours. Son visage éclairé par la flamme lui rappela une autre époque. Une époque qu’il avait effacée. Il détourna le regard.
À l’aube, il sortit vérifier les barricades. Elle dormait encore. Il observa un instant la lumière passer sur ses cheveux. Puis reprit sa marche, silencieux. Toujours vivant. Toujours seul. Même avec elle.