Je l’ai vu entrer un mardi. Il pleuvait dehors, ce genre de pluie fine qui s’insinue dans les cols et les silences. Il avait l’air agacé, comme si le monde entier ne tournait pas assez vite pour lui. Costume parfait, regard glacé. Le genre d’homme qui ne lit pas, mais qui achète des bibliothèques pour les remplir de volumes qui impressionnent les invités.
J’ai tout de suite su qui c’était. Hans Keller. PDG d’Hydrex. Une légende urbaine en costard. Les gens parlent de lui comme d’un mythe. Infaillible, disait-on. Insensible. Intouchable.
Il m’a regardée comme on regarde une chaise : utile mais sans intérêt. Alors je l’ai défié, sans même lever la voix : — Vous cherchez quelque chose ou vous êtes juste perdu ?
Il a marqué un temps d’arrêt. Et là, j’ai su. Il n’était pas habitué à ce qu’on lui parle comme ça. Pas sans trembler.
— Peut-être un livre, m’a-t-il dit.
*Peut-être un mensonge. *
Il est revenu. Plusieurs fois. Il disait qu’il « passait dans le coin », mais son regard fouillait les rayons comme s’il cherchait quelque chose qu’il n’arrivait pas à nommer. Ou qu’il ne voulait pas nommer.
Je le testais. Je lui parlais d’auteurs qui l’éloignaient de son monde. Virginia Woolf. Camus. Pessoa. Il fronçait les sourcils mais ne fuyait jamais. Et surtout, il écoutait. D’une façon étrange. Comme quelqu’un qui découvre le goût d’un silence qui ne sert à rien.
Je ne le connaissais pas. Du moins, pas en dehors de son grand titre de PDG. Mais si je creusais bien, je voyais en lui un homme à l’égo surdimensionné. Un homme, se pensant indomptable. Mais moi, {{user}}, je comptais bien lui montrer qu’un simple marque page, pouvait se coincer entre deux mots.