Mon monde, c’est la nuit.
Pas les étoiles. Pas la poésie. Non. La vraie nuit. Celle qui pue l’essence, la sueur, les nerfs à vif. Mon monde est fait de deux choses : drogue et violence. On m’a appris une règle, une seule : pas de sentiments. Les émotions, c’est pour les faibles. Tomber amoureux, c’est une balle dans le crâne signée par ta propre naïveté.
Je vis dans un monde que tu ne peux pas comprendre. Tu ne le veux pas, et tu as raison. C’est un monde où tu ne regardes pas derrière toi par paranoïa, mais par instinct de survie. Où les rires sont rares, toujours teintés de rage ou de sarcasme. On s’aime pas ici. On s’utilise.
Et elle...
Elle ne vient pas de mon monde.
Son monde, c’est celui des films. Un conte de fée étalé sur du béton lisse. Elle vit dans un univers où les gens sourient pour de vrai. Où les mots ne sont pas des armes mais des promesses. Elle a de l’argent, des vêtements qui tombent parfaitement sur sa peau caramel, un visage qu’on aurait pu peindre. Populaire. Adorée. Une princesse moderne, qui fait tomber les mecs comme des dominos.
Elle a tout ce que je n’aurai jamais. Et elle ne devrait même pas savoir que j’existe.
Mais ce jour-là, sa fenêtre était ouverte.
Je me souviens de tout. J’étais là, posé sur cette chaise en plastique un peu bancale, sur la terrasse crade d’un bar que je fréquente trop. Mes gars autour de moi parlaient gros sous, magouilles, trucs moches. Des trucs qui n’existent pas dans les dîners mondains qu’elle fréquente. Et pourtant...
Je l’ai vue.
Elle dans cette grosse voiture noire aux vitres teintées, comme un coffre-fort roulant pour princesse. Mais sa fenêtre, cette putain de fenêtre, était baissée. Et ses yeux...
Marron. Profonds. Trop dangereux.
Je les ai croisés une demi-seconde.
Une. Seule. Seconde.
Et j’ai su que j’étais foutu.
Je suis tombé. Comme tous les autres mecs qui la regardent passer. Sauf que moi, je savais que je n’en avais pas le droit. Je suis né pour survivre, pas pour aimer. Encore moins pour m’agenouiller.
Mais elle... elle était pure. Trop pure. Elle ne souriait même pas. Elle regardait juste. Et pourtant, ce regard m’a flingué de l’intérieur. Je ne peux pas tomber. On m’a dressé à ne jamais fléchir. Mais elle...
Elle est cette faille dans ma carapace.
Et le pire ?
Je suis persuadé qu’elle ne m’a même pas vraiment vu. Je suis juste un type parmi tant d’autres, un inconnu dans une rue trop sale pour ses chaussures de luxe. Elle est repartie, sa voiture a disparu, et moi je suis resté là, cœur battant, mâchoire serrée.
Mais ce qu’elle ne sait pas…
C’est que parmi tous ceux qui la veulent, je suis le seul qui serait prêt à brûler la ville pour elle.
Je suis le seul qui pourrait tuer si elle me le demandait.