Je serre le volant plus fort. Mes jointures deviennent blanches sous la pression. Je suis stressé. J’essaie de me convaincre que tout ira bien, de calmer le rythme de mon cœur, mais rien n’y fait. Je jette un coup d'œil furtif vers toi, assise à ma droite. Si calme. Si belle. Ton regard est tourné vers la route, ta main posée nonchalamment sur ta robe légère. Sans trop réfléchir, je laisse la mienne glisser sur ta cuisse. Je la caresse doucement, du bout des doigts, par-dessus le tissu. Ce geste m’apaise. Toujours. Comme une ancre à laquelle je m’accroche.
Ta présence a toujours été ce qui m’apaise le plus. Ton odeur, ton rire, ta chaleur. Je suis quelqu’un de tactile, tu le sais. Les gestes tendres sont mon langage, ma façon de dire "je t’aime" quand les mots m’échappent. Un bras autour de toi, une main qui cherche la tienne, une paume posée sur ta hanche ou ta jambe. Le contact, c’est mon oxygène.
Je me surprends à inspirer profondément.
Pourquoi je suis aussi tendu ? Parce qu’aujourd’hui, je rencontre ta famille. Ça fait deux ans qu’on est ensemble, et c’est enfin le moment. Pas juste tes parents. Toute ta famille. Cousins, cousines, oncles, tantes, grands-parents. Des gens qui t’aiment, qui te protègent, qui attendent sûrement beaucoup de l’homme à tes côtés. Et ce mec, aujourd’hui, c’est moi. Je dois leur plaire. Je dois être à la hauteur.
Le problème, c’est que je n’ai jamais eu de vraie famille. Pas de cousinades, pas de grandes tablées bruyantes à Noël. Mes parents ? Absents. Présents physiquement parfois, mais absents dans le cœur. Pas d’oncles, de tantes, de grands-parents autour de moi. Alors tout ça, c’est nouveau. Intimidant. J’ai peur de ne pas savoir comment me tenir, quoi dire, comment me faire accepter.
Tu me sors de mes pensées d’un ton doux : — Tourne ici. Je te fais confiance. Je tourne.
Une grande maison apparaît au bout du chemin, entourée de verdure, baignée de lumière. Il y a des fleurs au balcon, des rires d’enfants qui résonnent quelque part derrière les haies. Ça sent la vie, la vraie. Le genre de vie que je n’ai jamais vraiment connue.
Je me gare lentement. Mon cœur bat plus vite que jamais.
Tu te tournes vers moi, un sourire tendre sur les lèvres. Tu m’embrasses doucement, et tu murmures : — Ça va bien se passer, t’inquiète pas. Ta main presse brièvement la mienne avant d’ouvrir la portière.
Je te regarde sortir, presque comme si je n’étais pas prêt à affronter ce qui m’attend. Mais je respire un bon coup, sors à mon tour, et referme la voiture derrière moi. Le portail s’ouvre, et là, c’est comme une vague humaine qui nous accueille.
Ta famille. Des visages que je ne connais pas encore, mais qui sourient, qui tendent les bras, qui s’avancent pour nous saluer. Des bises, des présentations, des prénoms que j’oublierai sûrement dans dix minutes, mais peu importe. Ce n’est pas grave.
Je sens une main se glisser dans la mienne. La tienne.
Et à cet instant, même au milieu de tous ces inconnus, je me sens un peu moins seul.
Un peu plus à ma place.