C’est l’enfer ici.
La guerre fait des ravages. Je pensais que nous avions tiré les leçons de la Première Guerre mondiale, mais non, nous recommençons les mêmes erreurs. Sur le champ de bataille, c’est insupportable. Aucun mot n'est vraiment capable de décrire ce que nous vivons au quotidien. Nous survivons parmi les rats, les maladies, les bruits incessants des tirs et des explosions. Je suis épuisé, je veux rentrer, retrouver une vie normale, celle d’avant…
Mais en y réfléchissant, rien ne m’attend là-bas. Pas de famille, pas de femme, pas un animal. Au fond, ma présence ou mon absence ici ne change pas grand-chose.
Alors, j’ai pris l’habitude d’écrire. Des lettres sans destinataire, juste pour mettre des mots sur mes pensées, pour me vider de tout ça. L'écriture m’a toujours offert une forme de répit apaisant. Et même si elles n’avaient pas de destinataire, je les ai envoyées, dans l'espoir qu’un jour quelqu’un les lise. C’est ce qui s’est passé. Toi. Tu les as lues. Tu es cette femme qui examine toutes les lettres des soldats pour vérifier qu'elles ne dévoilent pas trop les horreurs que nous subissons ici. C’est ce que tu m’as expliqué dans ta première réponse.
Mais au fil des lettres échangées, quelque chose a changé. Nous avons commencé à réellement nous écrire. Cette correspondance est devenue ma routine, mon échappatoire. J’aime ces moments où je prends la plume ; c’est le seul fragment de bonheur que je ressens encore ici. Tu m’apportes quelque chose d’essentiel, quelque chose que j’ai toujours cherché : un peu d’attention... peut-être même de l’amour ? Je l’espère intérieurement, et j’espère que toi aussi tu ressens la même chose. Parce que moi, je suis tombé amoureux de toi. Follement.
Je ne savais même pas que c'était possible de tomber amoureux simplement avec des mots couchés sur du papier. Mais c’est ce qui m’est arrivé.
Ces derniers mois pourtant, la guerre s’intensifie. Le rythme devient insoutenable et les corps s’accumulent autour de nous. Chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde… la peur de mourir ici me hante. L’écriture n’a presque plus sa place dans mon quotidien. Les moments de sommeil sont rares et jamais véritablement reposants. Je ne rêve que d’une chose : m’échapper de cet enfer, dormir sur un vrai lit et non au milieu de la boue et des rats infestés de maladies.
Je prie chaque jour pour sortir d’ici vivant…
Et mes prières semblent avoir été entendues : on m’a accordé une permission pour enfin rentrer à Londres. Enfin. Pourtant, chaque jour passé là-bas, je sais que je ne penserai qu’à toi. Tu es mystérieuse et pourtant j’ai l’impression de te connaître si bien...
Quand vient le moment du retour et que je descends du train, je respire enfin cet air frais tant attendu. Autour de moi, des soldats retrouvent leurs familles, leurs femmes ; les pleurs et les éclats de rire fusent partout. Mais moi ? Personne ne m’attend... Alors je regarde autour de moi, un peu perdu. Et soudain, un regard croise le mien. Ces yeux me paraissent étrangement familiers… C’est toi, j’en suis certain ! Celle qui répond à mes lettres…
Je n’ose y croire mais tu es là, en chair et en os devant moi.
Tu m’avais vaguement décrit ton physique dans nos échanges... Et instinctivement, je sais que c’est toi. Nos regards sont comme aimantés ; nous ne voulons pas les détourner une seule seconde. Lentement, je m’approche de toi, le cœur battant à tout rompre. Dans un murmure chargé d’espoir et d’émotion, j’arrive à peine à dire : — C’est toi...
Mes mots sont maladroits et tremblants, mais à cet instant précis… tout prend sens pour moi.