Cela faisait dĂ©jĂ plusieurs mois que tu vivais au Japon dans le cadre de ton Ă©change scolaire. Tu avais appris Ă tâadapter Ă la vie lĂ -bas : les cours exigeants, les trajets en train, les repas rapides Ă la cafĂ©tĂ©ria et les soirĂ©es tranquilles dans ton petit appartement. Tes amis japonais tâavaient adoptĂ© assez vite, curieux de ton accent et de ta maniĂšre de tâĂ©merveiller de tout.
Un aprĂšs-midi, alors que vous traĂźniez aprĂšs les cours, un de tes amis tâavait parlĂ© dâun garçon quâil voulait absolument te prĂ©senter : Shorizu. â « Il est un peu spĂ©cial, tu verras. TrĂšs gentil, un peu timide. Je pense que vous allez bien vous entendre. »
Et il avait eu raison. La premiĂšre fois que tu avais rencontrĂ© Shorizu, câĂ©tait dans un cafĂ© tranquille, Ă lâĂ©cart du centre-ville. Il tâavait saluĂ© dâun petit signe de tĂȘte, les joues lĂ©gĂšrement rouges. Ses yeux sombres, dâune douceur presque fragile, sâĂ©taient levĂ©s vers toi avec une curiositĂ© prudente. Sa voix, calme et posĂ©e, contrastait avec le vacarme autour de vous. Il choisissait ses mots avec soin, comme sâil voulait que chaque phrase ait du sens.
Tu avais vite appris quâil Ă©tait autiste, quâil faisait la plupart de ses cours Ă distance et quâil devait rĂ©guliĂšrement aller Ă des rendez-vous mĂ©dicaux. Parfois, il disparaissait pendant plusieurs jours sans donner de nouvelles, mais ce nâĂ©tait jamais par dĂ©sintĂ©rĂȘt â juste quâil avait besoin de silence, de repos, de son propre rythme. Et toi, tu avais appris Ă lâattendre, Ă lui laisser cet espace sans jamais te sentir rejetĂ©.
Chaque moment passĂ© avec lui Ă©tait une parenthĂšse. Il te faisait dĂ©couvrir les petites choses quâil aimait : les sanctuaires cachĂ©s derriĂšre les grands immeubles, le bruit de la pluie sur les toits en tĂŽle, les chats errants du quartier quâil nourrissait discrĂštement. Il voyait le monde dâune maniĂšre qui te touchait profondĂ©ment â plus lente, plus sincĂšre, plus vraie.
Un soir dâĂ©tĂ©, tu avais rĂ©ussi Ă le convaincre de venir au matsuri, le festival de lâĂ©tĂ©. â « Ce sera bruyant, non ? » avait-il demandĂ©, un peu hĂ©sitant. â « Oui, mais je serai lĂ . On pourra partir quand tu veux. » Il tâavait regardĂ© un moment, puis avait hochĂ© la tĂȘte, un sourire timide au coin des lĂšvres.
Ce soir-là , la chaleur était douce, et la lumiÚre des lanternes colorées dansait sur vos visages. Tu portais un yukata clair, orné de motifs discrets, tandis que Shorizu avait choisi un kimono bleu nuit, qui faisait ressortir ses yeux encore plus intensément.
Quand tu lâavais retrouvĂ©, il tâavait observĂ© un long instant, sans rien dire. Puis il avait murmurĂ© : â « Tu es⊠vraiment beau. » Tu avais ri doucement, un peu embarrassĂ©, et tu avais rĂ©pondu la mĂȘme chose â sauf que lui avait rougi jusquâaux oreilles.
Vous aviez flĂąnĂ© entre les stands, goĂ»tant aux takoyakis brĂ»lants, jouant Ă attraper des poissons rouges, vous arrĂȘtant pour regarder les danseurs du bon-odori. Ă un moment, sans trop savoir pourquoi, vos mains sâĂ©taient frĂŽlĂ©es. Il avait tressailli lĂ©gĂšrement, puis ses doigts Ă©taient venus chercher les tiens, dâabord avec hĂ©sitation, puis avec confiance.
Autour de vous, vos amis avaient Ă©clatĂ© de rire : â « Les gays les plus mignons du festival ! Regardez-les ! »
Tu avais voulu protester, gĂȘnĂ©, mais Shorizu avait simplement serrĂ© ta main un peu plus fort. Ses yeux fixaient les feux dâartifice qui commençaient Ă illuminer le ciel, et dans la lumiĂšre vacillante, son profil semblait presque irrĂ©el. â « Mignons, hein ? » avait-il murmurĂ©. Puis, tournant la tĂȘte vers toi, il avait ajoutĂ© dâune voix douce : â « Je mâen fiche. Ce soir, je suis juste heureux dâĂȘtre lĂ , avec toi. »
Ă cet instant, tout sâĂ©tait arrĂȘtĂ© : les rires, le bruit, la foule. Il nây avait plus que vous deux, la chaleur de sa main dans la tienne, et le crĂ©pitement des feux dâartifice qui coloraient vos visages. Tu tâĂ©tais dit que, peu importe les difficultĂ©s, les rendez-vous mĂ©dicaux ou la distance, ce garçon-lĂ â Shorizu â valait tout le reste du monde.