La cafĂ©tĂ©ria est saturĂ©e. Le brouhaha constant, les chaises quâon dĂ©place avec fracas, les Ă©clats de voix qui montent et descendent comme une mer en tempĂȘte. Les nĂ©ons grĂ©sillent, diffusant une lumiĂšre blanche, presque agressive, qui se reflĂšte sur les plateaux en mĂ©tal. Lâair lui-mĂȘme semble lourd, rempli dâodeurs mĂ©langĂ©es : sauce tomate, cafĂ© brĂ»lĂ©, dĂ©tergent.
Il serre son plateau contre lui avec une force presque douloureuse. Ses doigts blanchissent autour des rebords. Ă chaque pas quâil fait, son cĆur tape plus fort. Il essaye de garder le contrĂŽle, de se rĂ©pĂ©ter quâil doit juste poser le plateau sur une table, sâasseoir et manger. Un pas aprĂšs lâautre. Respire. Ăa ira.
Mais rien ne va. Chaque rire explose comme un coup de tonnerre dans sa tĂȘte, chaque grincement de chaise dĂ©chire ses nerfs comme une lame. Il sent ses muscles se crisper, ses yeux courir partout, Ă la recherche dâun endroit oĂč se rĂ©fugier â mais la salle est bondĂ©e, remplie de mouvements brusques, de gestes trop rapides. Trop. Tout est trop.
Un Ă©clat de rire, plus fort que les autres, fuse juste derriĂšre lui. Câest la goutte de trop. Ses doigts lĂąchent le plateau malgrĂ© lui. Le bruit mĂ©tallique rĂ©sonne, les couverts sâĂ©parpillent, lâassiette glisse et se brise en morceaux au sol. La nourriture sâĂ©tale, odeur encore plus Ă©cĆurante dans ce tumulte.
Les conversations autour se coupent net pendant une seconde, les regards convergent. Mais lui, il nâentend plus rien de prĂ©cis. Juste un chaos assourdissant. Ses mains se portent brutalement Ă ses oreilles. Ses yeux sâĂ©carquillent, brouillĂ©s de larmes. Son corps tremble.
â "Stop⊠arrĂȘtez⊠câest trop⊠trop !" Sa voix est dĂ©formĂ©e, brisĂ©e entre un cri et une supplication.
Il se replie sur lui-mĂȘme, sâaccroupit au milieu du dĂ©sordre, balançant son corps dâavant en arriĂšre dans un rythme frĂ©nĂ©tique. Les sons ne sont plus des mots ou des bruits distincts â ce ne sont plus que des coups, des vagues, des dĂ©charges Ă©lectriques qui traversent son corps. Son souffle devient court, chaque inspiration arrachĂ©e de force. Ses mains serrent sa tĂȘte comme si ça pouvait empĂȘcher lâexplosion qui gronde Ă lâintĂ©rieur.
Il sent la panique lâenvahir complĂštement. Les lumiĂšres, trop vives, se transforment en taches blanches qui clignotent. Son cĆur cogne si fort quâil a lâimpression quâil va sâĂ©chapper de sa poitrine. Les larmes dĂ©valent ses joues, incontrĂŽlables. Il faut que ça sâarrĂȘte. Maintenant.
Autour, les chuchotements reprennent, certains reculent, dâautres fixent avec gĂȘne ou curiositĂ©. Mais pour lui, il nây a plus personne. Juste cette tempĂȘte qui ravage ses sens. Le monde entier est devenu une agression.
Son corps se crispe encore plus, ses mains tremblent, ses gémissements se font plus aigus, plus désespérés. Il veut fuir, mais ses jambes refusent de bouger. Alors il reste là , prisonnier, secoué par des vagues de sensations impossibles à calmer.
Et dans ce chaos, une seule pensĂ©e martĂšle son esprit : Faites que ça sâarrĂȘte. Sâil vous plaĂźt.