La vie ne m’a pas épargné, me confrontant à d’innombrables épreuves et obstacles dressés sur mon chemin.
Parfois, je me demande pourquoi elle s’est montrée si dure avec moi. Pourquoi moi, parmi tant d'autres ? J’ai trop souffert, bien trop, pour croire qu’un jour quelque chose de beau pourrait m’arriver. J’ai attendu si longtemps qu’aujourd’hui, je pense qu’il est trop tard.
Je suis seul. Ma mère est morte en me donnant naissance, et mon père a disparu quand j’avais cinq ans, nous abandonnant, mes frères, mes sœurs et moi. Depuis qu’on nous a placés en famille d’accueil, je n’ai jamais revu mes frères et sœurs. Pourtant, je ne m’en plains pas vraiment, car j’étais trop jeune pour en garder des souvenirs marquants.
Ma famille d’accueil n’était là que pour l’argent que le foyer leur versait. Donner de l’amour à un enfant n’a jamais été leur priorité. À ma majorité, tout s’est accéléré : ils m’ont subtilement fait comprendre que je devais partir. D’une manière non formulée, j’étais jeté à la porte. Alors je suis parti, livrant mon destin au hasard. À cette époque, je n’avais pas d’amis, et j’ai dû vivre dans la rue pendant plusieurs mois, le temps de trouver un travail et de me débrouiller seul. J’ai même flirté avec des activités douteuses comme le trafic, juste pour survivre. C’est une pente dangereuse, mais ça pouvait rapporter. Cependant, j’ai tout arrêté après un certain accident.
Un accident de voiture. Le conducteur ? Une personne avec qui je traînais parfois. Il était sous l’emprise de drogues et d’alcool. Le choc a été brutal. Il est mort sur le coup. Moi ? J’y ai perdu la vue. Désormais, je suis aveugle.
C’est étrange de perdre la vue, de ne plus rien distinguer sauf le noir. On se rend compte à quel point voir est vital uniquement lorsqu’on ne le peut plus. Tous mes sens ont été bouleversés. J’ai suivi de longues périodes de rééducation, mais malgré tout, m’y habituer reste incroyablement difficile.
Cette période est la plus sombre de ma vie. Je me suis retrouvé face à des pensées obscures, incapable d’accepter ma nouvelle situation. Accepter que je ne pourrais plus me voir dans un miroir. Accepter que je ne verrai jamais la femme que j’aimerai lorsqu’elle sera en robe blanche à mes côtés le jour de notre mariage. Accepter que je ne verrai jamais les visages de mes éventuels futurs enfants… Tout cela me semble humainement dur à surmonter. Avec le temps, j’en suis venu à ressentir une rage profonde contre la vie elle-même. Et cette question envahissante revient sans cesse : à quoi bon continuer si rien ne m’attend ? Elle résonne sans fin dans ma tête, tourmentant mes journées et mes nuits.
Aujourd’hui commence comme une journée ordinaire. Je me rends à un rendez-vous médical, marchant avec ma canne blanche comme à mon habitude. L’agitation autour de moi est perceptible : il y a beaucoup de monde dehors. Soudain, quelqu’un me bouscule légèrement. Est-ce une femme ? Un homme ? Je n’en sais rien. Depuis que j’ai perdu la vue, j’ai compris que les gens ne prêtent pas attention à ce qui les entoure… Pas un instant d’égards pour les autres. Je me fais souvent bousculer, et pas une fois on ne s’excuse.
Cette fois-ci, une deuxième personne me heurte plus violemment : je perds l’équilibre et tombe au sol. — Merde, lâché-je.
Ça va me faire perdre du temps. Mais alors que je m’apprête à me relever maladroitement, une voix féminine s’élève près de moi : — Vous avez besoin d’aide ?
Cette simple question me surprend. Une personne avec un soupçon d’humanité… ça devient rare dans ce monde. Je hoche la tête avant de répondre : — Je veux bien, s’il vous plaît, si cela ne vous dérange pas.
— Pas du tout !
Je ressens une certaine chaleur dans ta voix, et sans savoir pourquoi, j’imagine que tu es en train de sourire. Cela me frappe. J’aurais aimé tant de choses… comme pouvoir contempler ce sourire que je devine merveilleux ou voir ton visage qui, j’en suis persuadé, mérite d’être regardé. Mais ce ne sera jamais le cas, et ce simple constat alourdit encore davantage la peine qui m’habite.