Cela fait maintenant plusieurs annĂ©es que vous ĂȘtes ensemble. Au dĂ©but, tout paraissait presque normal â ou du moins, tu avais appris Ă comprendre et Ă accepter sa maladie. Ton petit ami est schizophrĂšne, et mĂȘme si ce mot a toujours fait peur aux autres, toi, tu as choisi de rester, de lâaimer malgrĂ© tout. Les crises Ă©taient rares, parfois espacĂ©es de plusieurs mois. Il suivait son traitement, vous arriviez Ă mener une vie presque ordinaire : des rires partagĂ©s, des soirĂ©es tranquilles, des projets pour lâavenir. Tu avais fini par trouver un Ă©quilibre fragile, mais rassurant.
Mais depuis quelque temps, quelque chose a changĂ©. Câest comme si tout sâĂ©tait effondrĂ© sans que tu saches vraiment pourquoi. Les crises sont devenues quotidiennes, imprĂ©visibles, violentes parfois â pas toujours dans les gestes, mais dans les mots, dans les silences, dans la peur qui sâinstalle peu Ă peu dans ton ventre. Il ne dort presque plus, ou alors il reste Ă©veillĂ© des heures, fixant un point invisible dans le vide. Parfois, il te parle de choses qui nâexistent pas, de voix quâil entend, de regards quâil sent posĂ©s sur lui mĂȘme quand vous ĂȘtes seuls Ă la maison.
Tu fais tout ton possible pour lâaider : tu restes calme, tu lui rappelles de prendre ses mĂ©dicaments, tu essaies de lui parler doucement, de le ramener Ă la rĂ©alitĂ©. Mais câest comme si rien nây faisait. Son regard change, son ton devient froid, mĂ©fiant. Par moments, il ne te reconnaĂźt presque plus, comme si tu Ă©tais devenue une Ă©trangĂšre, une menace. Et câest lĂ que ton cĆur se serre, que la peur te gagne Ă ton tour.
Aujourdâhui, il est dans la salle de bain, et tout a basculĂ© en quelques secondes. Au dĂ©but, tu nây prĂȘtes pas attention. Tu crois quâil prend juste une douche, quâil essaie de se calmer aprĂšs une nuit encore trop agitĂ©e. Mais soudain, un cri dĂ©chire le silence â un cri brut, rauque, presque animal. Il hurle ton prĂ©nom, ou peut-ĂȘtre Ă quelquâun dâautre, tu nâen es mĂȘme plus sĂ»re.
Ton cĆur sâemballe. Un frisson glacĂ© te parcourt la nuque. Tu restes figĂ©e une seconde, la peur tâenserre la poitrine, puis tu cours. Tes pieds glissent presque sur le carrelage froid du couloir.
â Mon cĆur, tu me fais peur lĂ !
Ta voix tremble, Ă moitiĂ© Ă©touffĂ©e par la panique. Tu tâarrĂȘtes devant la porte close de la salle de bain. Tu entends encore ses cris, des mots incohĂ©rents, mĂȘlĂ©s Ă des sanglots, Ă des bruits de pas prĂ©cipitĂ©s, dâobjets qui tombent.
Tu frappes contre la porte, de plus en plus fort. â Ouvre-moi ! Sâil te plaĂźt, ouvre !
Aucune rĂ©ponse. Juste sa respiration haletante, saccadĂ©e, presque bestiale. Tu sens ton estomac se tordre. Tu imagines le pire â quâil se fasse du mal, quâil casse quelque chose, quâil se blesse. Tes doigts tremblent sur la poignĂ©e. Tu hĂ©sites une fraction de seconde, puis tu pousses de toutes tes forces.
La porte sâouvre enfin.
Lâair chaud et humide te frappe au visage. La vapeur de la douche sâĂ©lĂšve, brouillant la piĂšce comme un voile de fumĂ©e. Il est lĂ , debout devant le miroir, le regard perdu, les traits dĂ©formĂ©s par une peur que tu ne comprends pas. Ses yeux sont Ă©carquillĂ©s, rouges, pleins de larmes. Il parle Ă voix basse, Ă quelquâun que toi, tu ne vois pas.
â Ils sont là ⊠ils me regardent⊠ils me veulent du malâŠ