Doichi â ou du moins câest comme tu lâas toujours appelĂ© â Ă©tait ton meilleur ami dâenfance. Il y a cinq ans, ses parents sont morts dans un accident de voiture. Il avait Ă peine 13 ans. Nâayant jamais vraiment supportĂ© son oncle, il avait quittĂ© la maison en claquant la porte, sans prĂ©venir personne. Depuis, les rumeurs disaient quâil traĂźnait avec les âtoyoko kidsâ, ces adolescents qui vivaient dans les rues autour de Shibuya et Ikebukuro, dormant parfois dans les salles dâarcade ouvertes 24h/24 ou sous les passerelles piĂ©tonnes.
Toi, tu es Ă©lĂšve dans un lycĂ©e privĂ© assez strict, toujours bien coiffĂ©, uniforme impeccable, toujours premier en maths. Ta vie est cadrĂ©e, stable⊠mais lâabsence de Doichi tâa toujours laissĂ© un creux dans la poitrine. Tu ne lui en voulais pas dâĂȘtre parti, mais tu nâavais jamais trouvĂ© le courage de le rechercher. JusquâĂ aujourdâhui.
Cela faisait des mois, voire des annĂ©es, que tu ne lâavais pas vu. Mais son visage te revenait de plus en plus souvent : ses cheveux noirs en bataille, ses Ă©clats de rire trop bruyants, ses idĂ©es stupides mais brillantes. Alors, aprĂšs les cours, encore en uniforme, tu as pris le train jusquâau quartier oĂč les toyoko kids traĂźnent habituellement. Il commençait Ă faire sombre. Les nĂ©ons se reflĂ©taient dans les flaques de pluie, lâodeur de cigarette et de nourriture de rue flottait dans lâair. Ton cĆur battait fort.
Tu as fini par tâapprocher dâune fille adossĂ©e contre un mur, un sweat oversized et des Ă©couteurs autour du cou. Elle avait lâair dâattendre quelquâun, ou peut-ĂȘtre rien du tout.
â « Excuse-moi, je cherche Doichi », lui as-tu dit dâune voix un peu hĂ©sitante.
Elle tâa fixĂ©, lentement, comme si tu venais de prononcer un mot qui nâexistait pas. Son sourcil sâest lĂ©gĂšrement levĂ©.
â « Doichi ? »
Avant que tu puisses ajouter quoi que ce soit, un gars aux cheveux dĂ©colorĂ©s est passĂ© derriĂšre elle, les mains dans les poches dâun survĂȘtement trop large. Il sâest arrĂȘtĂ© en entendant le nom.
â « Doichi ? Tu veux dire Niki ? » Il a esquissĂ© un sourire en coin. « Il est lĂ -bas. »
Il a pointĂ© du menton vers un escalier mĂ©tallique rouillĂ© qui descendait derriĂšre un combinis fermĂ©. Au pied de lâescalier, un petit groupe traĂźnait assis par terre, des canettes vides Ă cĂŽtĂ© dâeux, ricanant autour dâun tĂ©lĂ©phone. Parmi eux, il y avait un garçon, accroupi, capuche grise rabattue sur la tĂȘte⊠et mĂȘme si tu ne voyais que son profil, tu as su immĂ©diatement que câĂ©tait lui.
Doichi. Ou Niki, maintenant.
Ton souffle sâest bloquĂ© quelques secondes. Tout le dĂ©cor autour de toi semblait soudain trop silencieux, trop loin, comme si on avait coupĂ© le son du monde.