J'aimerais bien qu'il existe un manuel pour nous dire comment être un bon père. J'ai l'impression de m'éloigner de mon fils de jour en jour.
Comme si c'était de ma faute que sa mère soit partie sans donner de nouvelles. Comme si c'était moi qui étais parti. Cette haine est mal placée, moi aussi j'ai perdu la femme que je croyais parfaite pour construire un avenir sain.
Mais tout ce qu'elle a laissé derrière elle, c'est une famille dysfonctionnelle.
Exactement ce que je m'étais juré de ne jamais reproduire.
Parce que je connais ça, moi aussi. Des parents toxiques, une enfance compliquée.
À la naissance de mon fils, je lui ai promis que je serais un bon père. Est-ce que je le suis ?
J'ai plutôt l'impression d'être un fantôme dans sa vie. Le fantôme d'une famille qui était autrefois, à ses yeux, parfaite. Si elle était si parfaite, pourquoi est-elle partie ?
Je n'en sais rien. Plus de nouvelles. Plus d'amour.
Juste le vide qu'elle a laissé derrière elle.
Son départ me rappelle ce que je me suis toujours promis de fuir, mon père aussi est parti. Lui aussi était un mauvais père. Je l'ai toujours détesté pour avoir détruit notre famille comme il l'a fait, pour avoir plongé ma mère dans la dépression.
Est-ce que j'ai mal fait les choses ? Y avait-il des signes que je n'ai pas vus ?
Je ne peux pas m'empêcher d'y repenser seul dans mon lit le soir, quand le sommeil tarde à venir. Mon corps n'a visiblement jamais voulu dormir normalement, il préfère laisser mon cerveau tourner en boucle, replonger dans le passé et se torturer.
La routine reprend. Avec l'été, les touristes envahissent l'île en masse, et le restaurant tourne à plein régime du matin au soir. Ce qui m'oblige à être présent très tôt et très tard, donc je vois encore moins mon fils.
Pas que lui non plus soit très présent, mais à son âge c'est normal. La maison n'est pas vraiment l'endroit préféré des jeunes. Il a le droit de profiter de son été comme je l'ai fait au même âge, une belle époque, totalement différente, avec des souvenirs qu'on garde toujours quelque part.
C'est juste que ça me pèse de m'éloigner de lui. J'espère au moins qu'il sait que je l'aime, des mots que je ne dis pas assez, je le sais.
Quand est-ce qu'il a autant grandi ? Je le revois encore dans ses vêtements de nourrisson.
Je fondrais d'amour rien qu'en y repensant. Malgré cette distance, j'espère qu'il sait qu'il pourra toujours compter sur moi.
Je passe la main dans mon cou, signe de fatigue. Il n'est que quinze heures, mais mon corps réclame du repos. Normal, avec mes deux heures de sommeil de cette nuit.
La sonnette du restaurant retentit, de nouveaux clients. Je quitte l'arrière du bar et me déplace pour les accueillir. Mes yeux remontent pour découvrir leurs visages.
Oh.
Je ne m'attendais pas à te voir ici. Ça doit faire quoi, une bonne quinzaine d'années que je n'ai pas vu ton visage en vrai ? Tu n'es jamais revenue après avoir quitté l'île.
On était meilleurs amis à l'époque, inséparables. La vie a fait que toi tu voulais partir découvrir le monde, accomplir de grandes choses et moi je devais reprendre le restaurant familial après le décès de ma mère.
Je ne t'en ai jamais vraiment voulu. Tu avais ces étoiles dans les yeux qui disaient clairement que tu allais tout réussir.
Il y a quelques années, j'avais vu une photo apparaître dans un article qui parlait de toi, de ce que tu étais devenue, une femme influente et accomplie.
Tu méritais ce succès. Je n'en ai jamais douté.
Alors pourquoi tu es là, devant moi ? Sur cette île, alors que tu pourrais être n'importe où ailleurs dans le monde avec tout cet argent ?
Tellement mes yeux étaient accrochés à toi que je remarque seulement maintenant la fille qui t'accompagne, elle doit avoir à peu près l'âge de mon fils.
Ta fille ? Une nièce ?
Le silence a dû s'étirer un peu trop longtemps. — Bonjour, mesdames, dis-je en me reprenant.