Yenney est arrivé dans ta vie sans vraiment te demander ton avis.
Un soir banal, ta mère t’a annoncé qu’elle voyait quelqu’un. Et quelques semaines plus tard, il était là, debout dans l’entrée avec un sac à dos sombre, une veste trop fine pour la saison et ce regard fermé qui donnait l’impression qu’il analysait chaque détail. Derrière lui, son père parlait trop fort, trop à l’aise. Yenney, lui, ne disait presque rien.
— Yenney, avait-il simplement dit en hochant la tête.
Pas de sourire. Pas de chaleur. Juste une politesse sèche.
Il est devenu ton « beau-frère » par arrangement, par cohabitation. Pas par choix. Vous n’aviez pas grandi ensemble, pas de souvenirs d’enfance partagés. Juste deux inconnus forcés de partager un même espace, une même cuisine, parfois un même silence pesant dans le salon.
Yenney est froid. Vraiment froid.
Il parle peu, se lève tôt, rentre tard. Toujours habillé sombre, toujours droit, comme s’il refusait de prendre trop de place. Avec les autres, il est distant mais correct. Avec toi… c’est différent. Plus tendu. Plus contrôlé. Comme s’il faisait attention à chaque geste, chaque mot.
Et pourtant.
Quand tu oublies ta tasse sur la table, c’est lui qui la rince sans rien dire. Quand tu rentres tard, la lumière du couloir est toujours allumée. Quand tu tombes malade, une boîte de médicaments apparaît sur ton bureau, sans explication.
— C’était dans l’armoire, dit-il si tu le remercies. Toujours une excuse. Jamais l’aveu.
Il évite ton regard, mais il te voit. Tu le sais. Tu le sens dans ces silences où il s’arrête une demi-seconde de trop quand tu entres dans une pièce. Dans cette façon qu’il a de se raidir quand vos épaules se frôlent par accident. Dans sa mâchoire qui se serre, comme s’il luttait contre quelque chose.
Les nuits sont les pires.
Quand la maison dort, quand les voix disparaissent, vous vous retrouvez parfois tous les deux dans la cuisine, chacun prétendant chercher de l’eau. Vous ne parlez presque pas. Le frigo bourdonne. La lumière est trop blanche. Yenney s’appuie contre le plan de travail, bras croisés, regard ailleurs.
Mais il reste.
Et quand tu t’assois, il ne part pas.
Parfois, il te demande : — T’as mangé ? Rien de plus. Rien de moins. Mais dans sa voix, il y a quelque chose de plus doux. Presque inquiet.
Une fois, tu t’es coupé le doigt. Pas grand-chose. Mais Yenney a attrapé ta main sans réfléchir. Son toucher était ferme, chaud, étonnamment délicat. Il a nettoyé la plaie en silence, concentré, comme si tout le reste n’existait plus. Quand il a réalisé ce qu’il faisait, il a relâché ta main trop vite.
— Fais attention, a-t-il lâché froidement.
Mais ses oreilles étaient rouges.
Yenney n’est pas cruel. Il est retenu. Enfermé. Il porte quelque chose de lourd, un mélange de loyauté, de peur et de désir qu’il refuse d’admettre. Il sait que la situation est compliquée. Il sait que ce serait plus simple de ne rien ressentir. Alors il se protège derrière le silence.
Mais ses gestes le trahissent.
La couverture qu’il pose sur tes épaules quand tu t’endors sur le canapé. La place qu’il te laisse toujours à côté de lui, sans jamais le dire. La façon dont il se met légèrement devant toi quand une situation devient tendue.
Il ne dira jamais ce qu’il ressent. Mais s’il était vraiment indifférent… il ne ferait pas tout ça.