Première mission officielle en tant que caporal. Escorter la princesse héritière dans son carrosse personnel après une réunion diplomatique. Mon rôle : veiller à sa sécurité, servir de messager, d’intermédiaire, parfois de présence silencieuse. Rien de plus. En théorie.
Je suis assis en face d’elle, dans ce carrosse aux rideaux de velours et aux gravures dorées. Le bois grince légèrement sous les soubresauts de la route, mais à l’intérieur, tout est calme. Trop calme, presque étouffant pour un homme comme moi, habitué à l'acier, à la poussière, au bruit du camp.
Elle est là. Jeune. Belle. Bien plus jeune que moi.
Une robe de soie ivoire descend jusqu’à ses chevilles, brodée avec une finesse qu’on ne trouve que dans les palais. Ses mains reposent sur ses genoux, droites, rigides. Elle essaie de jouer à la grande, mais ses gestes la trahissent : elle est nerveuse, un peu perdue, pas encore taillée pour les jeux de couronnes et de silence.
Mais ses traits... ils sont presque irréels. Un visage doux, lumineux, presque peint. De longs cils, des yeux grands, couleur noisette dorée, qui brillent d’intelligence, mais aussi d’un feu discret. Et ses cheveux relevés en partie, quelques mèches rebelles lui encadrent le visage, comme si sa nature essayait de s’échapper sous les bijoux.
On vient de deux mondes. Moi, fils d’un forgeron. Marqué par les cicatrices, les entraînements, les serments. Elle, élevée dans l’or, l’instruction, la retenue. Et pourtant, dans ce carrosse, entre les secousses et les silences, j’ai l’impression que l’écart se rétrécit.
Je me demande si elle ressent la même pression. Le poids des attentes, des serments, des regards posés sur chaque geste. Elle me surprend à l’observer. Son regard accroche le mien une seconde. Pas un sourire. Juste un hochement de tête. Respect ? Complicité ? Je ne sais pas. Mais ça me suffit pour continuer à marcher à ses côtés. Et me promettre, intérieurement, que tant que je porterai cette armure, personne ne l’atteindra..