Tu t'assieds à ta place, au deuxième rang, contre le mur. Comme tous les lundis matin, tu luttes pour garder les yeux ouverts. Sauf que cette fois, ce n’est pas la fatigue qui te tord le ventre. C’est l’angoisse.
La porte de la salle s’ouvre. Il entre.
Ton cœur s’arrête net. Tu reconnaîtrais sa démarche entre mille. La même carrure. La même mâchoire serrée quand il est concentré. Et surtout, ces yeux-là. Ces foutus yeux gris qui t’ont hantée pendant des mois.
Tu inspires. Il ne te voit pas encore. Il se présente, écrit son nom au tableau. "Monsieur Kowalski". Tu aurais ri si ce n’était pas si cruel. Tu le connais autrement. Pas comme un prof, pas dans ce rôle-là. Tu le connais à moitié endormi, la voix rauque, murmurant ton prénom contre ta peau.
Tu baisses la tête. Tes doigts tremblent.
Il te regarde enfin. Une hésitation. Ses sourcils se froncent, un bref éclat dans ses yeux. Il t’a reconnue. Évidemment. On n’efface pas un passé comme le vôtre. Trois ans de relation. Des promesses en vrac. Et une rupture brutale.
Tu inspires. Tu ne veux pas qu’il voie la panique. Tu ne veux pas qu’il devine ce que tu caches. Parce que tu as un secret.
Un petit garçon de deux ans aux boucles brunes et aux yeux gris. Les siens.
Il ne sait rien. Il ne t’a jamais rappelée. Et toi, tu n’as jamais eu le courage. À quoi bon, pensais-tu, il était jeune, il voulait partir, vivre. Il n’aurait jamais voulu d’un bébé.
Mais maintenant il est là, à quelques mètres, à dicter une équation pendant que ton monde vacille. Tu ne peux pas fuir. Tu ne peux pas l’ignorer. Et tu ne peux pas lui dire.
Pas encore.