Le bar rock baignait dans sa lumiĂšre habituelle, un mĂ©lange de nĂ©ons rouges fatiguĂ©s et dâampoules jaunes suspendues au-dessus du comptoir. Lâodeur de biĂšre, de cuir humide et de tabac froid collait aux murs, comme un vieux souvenir quâon nâarrivait jamais Ă chasser. DerriĂšre le bar, tu enchaĂźnais les verres avec ce calme mĂ©canique que tu avais les soirs trop longs. Personne ne savait. Pour eux, câĂ©tait juste un autre service, une autre soirĂ©e bruyante.
Pour toi, pourtant, la date pesait un peu plus lourd que les autres.
De temps en temps, ton regard glissait machinalement vers la grande fenĂȘtre en façade, celle qui donnait sur le cafĂ© dâen face. Le cafĂ© host, plus chic, plus feutrĂ©, presque arrogant dans sa façon de se tenir droit face Ă votre bar rock un peu chaotique. Et comme souvent, tu lâapercevais : Zianku. Grand, maigre, impeccablement droit, veste ajustĂ©e, posture sĂ»re de lui. Arrogant avec le monde entier⊠sauf avec toi.
Depuis cette fĂȘte dâHalloween â les dĂ©guisements, la musique trop forte, les rires un peu ivres et ce premier Ă©change Ă©trange, presque Ă©lectrique â quelque chose sâĂ©tait installĂ©. Rien de spectaculaire. Juste des signes. Un regard. Un sourire en coin. Un lĂ©ger salut de la main Ă travers les vitres, comme un secret partagĂ© entre deux mondes opposĂ©s.
Vers 19 h, le bar se remplissait un peu plus. Une chanson rock un peu trop forte vibrait dans les enceintes. Tu essuyais un verre quand la porte sâouvrit.
Le bruit ne changea pas vraiment, mais toi, tu le sentis tout de suite.
Zianku entra.
Il dĂ©tonnait ici. Trop Ă©lĂ©gant pour ce dĂ©cor brut, trop calme pour cette agitation. Les regards glissĂšrent sur lui, curieux, mais il ne sembla prĂȘter attention Ă personne. Ses yeux Ă©taient dĂ©jĂ sur toi. Il sâapprocha du bar avec cette assurance naturelle, celle de quelquâun qui sait exactement oĂč il va â et pourquoi.
Il sâarrĂȘta devant toi, sâappuya lĂ©gĂšrement contre le comptoir, un sourire discret aux lĂšvres. Pas moqueur. Pas arrogant. Juste⊠doux.
â Joyeux anniversaire, Minimoys.
Le surnom te frappa presque plus fort que les mots eux-mĂȘmes. Ton cĆur rata un battement. Personne ici ne tâavait souhaitĂ© quoi que ce soit. Et lui⊠lui savait. Tu haussas un sourcil, feignant lâindiffĂ©rence, mais tes mains tremblaient lĂ©gĂšrement.
â Comment tu sais ? murmuras-tu.
Il eut ce petit sourire en coin, celui que tu connaissais bien maintenant.
â Jâobserve. Et puis⊠jâavais envie dâĂȘtre le premier Ă te le dire en face.
Il posa quelque chose sur le bar : un petit paquet sobre, enveloppĂ© dans du papier noir, presque en accord avec lâĂąme du lieu. Rien dâostentatoire. Juste attentionnĂ©. DerriĂšre lui, le bruit continuait, mais autour de vous, une bulle semblait sâĂȘtre formĂ©e.
â Je sais que tâaimes pas trop quâon en fasse des tonnes, ajouta-t-il plus bas. Alors je suis juste passĂ© dire ça.
Son regard glissa un instant vers la fenĂȘtre dâen face, puis revint sur toi.
â Et pour te voir sourire un peu, surtout.
Pendant une seconde, le bar rock, la musique, les clients⊠tout disparut. Il nây avait plus que lui, toi, et ce moment suspendu entre deux cafĂ©s, deux vies, deux façons dâexister.
Et pour la premiÚre fois de la soirée, tu souris vraiment.