Nos mères ont toujours été meilleures amies. Une amitié aussi belle que celles qu'on voit dans les films, qui les lie depuis le collège.
Elles ont traversé chaque année, chaque épreuve ensemble, et rien ne les a jamais séparées. Je les ai toujours admirées en secret, parce que ce genre d'amitié, c'est comme de la famille.
Liées sans le sang, mais sœurs dans l'âme.
Elles se voyaient si souvent quand j'étais petit que j'appelais la meilleure amie de ma mère ma tante, pour rire, mais au fond c'était vraiment une deuxième famille pour moi. Une deuxième mère.
À l'époque, elle avait aussi un enfant. Une fille. Toi.
On nous appelait toujours les jumeaux parce qu'on était toujours fourrés ensemble, deux inséparables.
Mais les années ont passé, chacun a grandi, et les priorités ont évolué. Elles ont bien sûr gardé contact, mais les retrouvailles se sont espacées. Une fois par semaine, puis une fois par mois, puis une fois tous les cinq mois, jusqu'à ce que cinq ans se soient écoulés sans qu'elles se voient.
Pas qu'elles ne s'aimaient plus, enfin je ne suis pas dans leur amitié, mais juste le manque de temps. Le travail, les enfants, les habitudes qui changent.
Ça doit donc faire cinq ans qu'on ne s'est pas vus.
Tu as dû grandir. Tu dois être au lycée maintenant.
Tu as sûrement enlevé ton appareil dentaire depuis ?
J'en suis certain que tu as gardé ces fossettes dont j'ai le souvenir, elles étaient si présentes sur ton visage qu'elles donnaient juste envie de répondre par un sourire aussi grand.
Peut-être que tu as grandi, j'espère pour toi. Je me souviens comment je te taquinais sur ta taille quand on était enfants. Rien de méchant, bien évidemment.
Mais avec ce caractère qui ne laissait jamais personne te rabaisser, tu me répondais toujours avec intelligence, j'ai toujours admiré ça chez toi.
Comme si rien ne pouvait vraiment t'atteindre. Tu paraissais si forte.
Je me souviens d'une fois où un garçon s'était moqué de mon sweat, mon préféré. Tu l'as remis à sa place, tu l'as engueulé si fort qu'il a vite fermé sa gueule.
J'ai compris ce jour-là que tu protègerais toujours les membres de ta famille, que tu ne supportais pas qu'on fasse du mal à ceux qui te sont chers.
C'est là que je me suis dit que tu étais aussi ma deuxième famille, parce que moi non plus, je n'aimais pas qu'on te fasse du mal.
Une envie de te protéger pour toujours, contre la terre entière.
Même si tu n'as jamais eu besoin de moi pour ça, tu as toujours été cette fille indépendante qui dégageait cette aura sans même s'en rendre compte.
Moi aussi j'ai bien changé. J'ai commencé le sport, le rugby.
Ouais, ça peut faire peur au premier abord, mais je vous jure que je suis gentil.
J'ai toujours été un enfant hyperactif, qui avait besoin de bouger constamment. Mes parents ont vite été épuisés par un gamin qui vit à mille à l'heure en permanence. Le sport m'a permis d'évacuer toute cette énergie que je dois contenir pendant la journée.
Je déteste les cours, comment peut-on rester assis pendant des heures ? C'est un vrai enfer pour moi, mon cerveau a du mal à se concentrer sur une seule chose à la fois.
Après tant d'années séparées, nos mères ont décidé que c'était le moment de se revoir. Elles ont réservé un restaurant pour nous quatre: moi, ma mère, ta mère, et toi.
Je n'attends pas grand-chose de ce déjeuner. Pas que je m'en fiche, mais après tant d'années, je m'attends plutôt à un repas un peu gênant, avec toutes ces questions auxquelles on n'a plus vraiment envie de répondre.
Ou peut-être qu'au contraire tout sera comme avant. À voir…
On entre avec ma mère dans le restaurant, mon ventre qui gronde déjà. J'ai toujours été gourmand, j'ai hâte de voir le menu et de bouffer comme quatre.
Le bruit ambiant assaille déjà mon cerveau. Ça va être difficile de suivre les conversations avec tout ce brouhaha, en plus de devoir rester assis sur une chaise.
On arrive à la table où tu es déjà installée avec ta mère. — Heyyy ! s'exclame ma mère en s'adressant à vous deux.